le retour du copieur de l’enfer

La Romantique —  28 septembre 2010 — Laisser un commentaire

Le téléphone sonne. Non. Les téléphones sonnent. Ils me rappellent le temps qui passe et qui m’éloigne de ma réussite professionnelle. Mais le combat dépasse désormais le sauvetage de ma carrière. Il s’agit d’une lutte à mort, du duel éternel du bien contre le mal. Je suis Luke Skywalker devant l’étoile noire.

Je dois vaincre la technologie, la soumettre à ma volonté toute puissante. Je souffle, fais des moulinets de bras, de tête comme un boxeur avant de monter sur le ring. Mentalement, j’enchaine même 100 pompes. 1000 pompes. C’est plus sérieux. Avec des mouvements sûrs, je referme tout ce qui doit l’être, non sans faire preuve d’une violence inappropriée. J’efface les travaux en cours. Et réinitialise le copieur.

Le bouton principal reste rouge. J’envisage un sacrifice humain pour satisfaire la divinité Samsung et me demande s’il n’y a pas un stagiaire dans le bureau voisin. A moins qu’un exorcisme ne soit plus indiqué.

A nouveau, j’appuie sur les boutons avec une rage grandissante et claque à qui mieux mieux portes et tiroirs. Pas de changement. La machine me fixe de son œil rougeoyant de Terminator. J’essaie de devenir Sarah Connor, mais j’ai seulement envie de me rouler en boule sur le sol.

Tant pis pour ce rapport. Je vais le recopier à la main. Je vais quitter ce bureau et ouvrir une casse de copieurs où je pourrai faire subir les derniers outrages à tous les représentants de cette engeance destinée à anéantir la race bureaucratique. Je lui balance un coup de pied, accompagné d’une litanie d’insultes dont je ne me savais pas capable.

Désemparée, l’écume aux lèvres et l’insulte à la lippe, je n’entends pas un collègue me rejoindre. Il connait mon malheur. La dernière fois, la machine l’a vaincu d’un jet noir d’encre. Nous sommes dans le même camp.

D’un geste noble, il arrête ma mélopée de plaintes matinée d’invectives. La tête haute, et le geste régalien, il débranche la machine. Avec un hoquet vaincu, elle s’éteint. Le silence nous enveloppe.

Concentré, mon chevalier observe notre adversaire de fer. Il rebranche la prise, et, les bras croisés, fixe d’un air belliqueux les lumières qui se rallument une par une. Admirative, je reste modestement en arrière. La machine semble matée. Satisfait de leur affrontement muet, le collègue me fait signe de photocopier mon dossier. Je m’exécute.

Mon dossier original et mes copies serrés contre moi, je pleure et m’incline devant mon sauveur. Je lui baise les mains, mais il me relève doucement. Comme un saint, il repart dans son bureau, faire le bien autour de lui.

Pourtant, je sens dans mon dos la présence hostile du copieur. Sans le regarder, je sors de la petite pièce où il règne. Il ne doit pas sentir ma peur. Je dois être forte. Force et honneur me dis je. Force et honneur.

Bien entendu, il s’agit d’élucubrations nées de mon imagination. Chacun sait que personne ne vient jamais vous prêter main forte quand vous avez les mains et la tête dans le copieur. Au contraire, la zone est même évitée, comme délimitée par un bandeau rouge « Scène de malchance et de carnage. Do not cross »

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