Le copieur de l’enfer

La Romantique —  22 septembre 2010 — Laisser un commentaire

Je suis pressée. Mon dossier est enfin prêt, mais la dead line est dépassée de quelques minutes qui pourraient me valoir un châtiment en place publique, voire le visionnage obligatoire du dernier clip de Pascal Obispo.

Je me précipite vers le copieur. Le nourris hâtivement des précieux feuillets, et appuie sur la jolie touche verte, symbole de l’espoir d’une carrière professionnelle ascendante.

La touche devient rouge. Rouge ? Comme le sous marin d’Octobre ? Un signal sonore me vrille les tympans. Fébrilement, je lis les indications qui apparaissent sur l’écran goguenard : bourrage papier. Je deviens aussi verte que le bouton qui m’annonçait il y a un instant encore le prix Goncourt.

Un sursaut de révolte envahit mon crâne. En moi, une voix aussi impérieuse que paniquée, crie : Rends-moi mon dossier, sale machine de l’enfer ! Je me saisis des feuilles, les compte et les lisse. On dirait Mozart récupérant ses partitions après une nuit de beuveries. Mon dossier va bien. Il est complet. Je respire. Je fixe ce mètre cube de fer et de bêtise. Il me lance des éclairs rouges furibonds. Nous savons tous 2 que le drame est en marche, et que l’affrontement est inéluctable.

Avec un calme feint, je réinitialise le copieur. Le feu est à nouveau vert. Mais un vert trouble, fourbe. Avec méfiance, je glisse les feuilles, une par une. Avec des précautions de démineur. Mon doigt tremble quand il appuie sur le bouton « ON ». La voix de la NASA résonne dans ma tête « 3.2.1. Ignition » La machine tremble un peu, se lance, les feuilles disparaissent et réapparaissent avec un petit tressautement de plaisir. Mes bras se lèvent inconsciemment pour former le V  de la victoire. Ce n’est plus un tas de photocopies, c’est la flute enchantée !

Avec un rot outrancier, le copieur assassine Mozart dans une agonie bruyante. Des orignaux sont coincés à gauche, tandis que des copies sortent des bras de feuilles désespérés à chaque orifice de ce piège technologique. Je suis au bord de l’arrêt cardio-vasculaire. L’écran censé me venir en aide m’annonce avec un laconisme moqueur : bourrage papier. No way ? Retenant avec peine un mugissement primal, je me bats avec les mâchoires métalliques pour leur extirper les feuilles prisonnières. Il y a des éventails, des accordons, des torchons. De la sueur coule de mon front.

Après les travaux aux forceps, j’entreprends le délicat sauvetage des mes originaux. Cette fois, c’est chirurgical, mesuré. Je retiens ma respiration. Une fois de plus, je sauve mon dossier. Suante et écarlate, je contemple celui qui est désormais un ennemi héréditaire. Des tas de lumières clignotent. Tous les tiroirs béent, les clapets pendent. Dans l’open space, seuls résonnent les bips sonores de cette satanée machine. Je prends soudain conscience de ma solitude. Nulle âme pour me venir en aide. Je suis sur le radeau de la méduse.

à suivre …

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